La magie et l’éveil spirituel selon Carl Jung

Carl Gustav Jung (1865-1971) est un psychiatre Suisse. Initialement un *disciple* de Freud, il s’en émancipa très rapidement pour fonder son propre courant psychanalytique. Encore aujourd’hui, son travail est abordé dans les fac de psychologie (où l’était du moins à l’époque ou j’étais étudiant).

Qui se plonge dans l’oeuvre de Jung constate assez rapidement que celle-ci est infiniment plus riche et plus profonde que celle de Freud. Alors que Freud s’est globalement cantonné à l’étude des névroses, Jung s’est quant à lui confronté à la psychose. Aux psychoses de ses patients (schizophrènes entre autres) mais également à ses propres psychoses.

Là où Freud (probablement prisonnier du carcan puritain de l’époque et de ses propres névroses) ne voyait en l’humain qu’un animal pris au piège de ses pulsions biologiques les plus primaires, Jung avait entraperçu sa nature divine. Au delà de la psychologie pure, sa bibliographie inclue des travaux sur le yoga de la Kundalini, le gnosticisme, l’alchimie et le taoïsme.

Tous témoignent d’une profonde compréhension par Jung de la chose ésotérique. Pour qui en douterait, j’ai choisi trois extraits de son Livre Rouge, resté confidentiel jusqu’à sa mort pour des raisons évidentes. Au rationaliste et au matérialiste, ce livre apparaîtra comme un charabia mystique impénétrable. A qui saura lire entre les lignes, un grimoire de grande valeur.

Jung était également peintre.

Premier extrait

Ici Jung nous parle de la magie, au travers d’une discussion avec Philémon, un personnage qu’il rencontre dans un de ses rêves:

Philémon: “Tu viens là d’identifier un deuxième point essentiel. Avant toute chose, il faut que tu saches que la magie est l’exact inverse de ce que l’on peut connaître.”

Carl Jung: “Cela aussi, cher Philémon, est un morceau difficile à digérer, qui me crée des problèmes assez considérables. L’exact inverse de ce que l’on peut connaître? Sans doute veux-tu dire par là que l’on ne peut pas le connaître? Mes possibilités de compréhension s’arrêtent là.”

Philémon: “C’est là le troisième point qu’il faut que tu te notes comme essentiel: à savoir que tu n’as de fait rien à comprendre.”

Carl Jung: “Je t’avoue que c’est nouveau pour moi et bien étrange. Il n’y aurait donc rien du tout à comprendre dans la magie?”

Philémon: “Très juste. La magie est justement tout ce que l’on ne comprend pas”.

Carl Jung: “Mais alors, comment diable peut-on enseigner et apprendre la magie?”

Philémon: “La magie ne peut être ni apprise ni enseignée. Il est vain de vouloir apprendre la magie.”

Carl Jung: “Alors la magie n’est tout entière que supercherie.”

Philémon: “N’oublie pas ce que tu as dit, voici que tu as à nouveau ressorti ta raison!”

Carl Jung: “Il est difficile de se défaire de sa raison.”

Philémon: “Et tout aussi difficile est la magie.”

Carl Jung: “Et bien, alors c’est un vrai problème. Il me semble à entendre tout cela que c’est une condition sine qua non pour l’adepte, de désapprendre complètement l’usage de sa raison.”

Philémon: “Je le regrette, mais c’est ainsi.”

Carl Jung: “Oh Dieux! Alors c’est grave…”

Deuxième extrait

Dans cet extrait Carl Jung nous parle de la non-dualité au travers d’une discussion avec un serpent:

Je m’adressai à lui: “Comment cela sera-t-il, à présent que Dieu et le Diable sont devenus un? Sont-ils convenus de mettre la vie en arrêt? Le combat entre les opposés fait-il partie des conditions indispensables de l’existence? Et est-il en arrêt, celui qui reconnaît l’unité des opposés et la vit? Il s’est entièrement placé du côté de la vraie vie et ne fait plus comme s’il appartenait à un parti et se devait de combattre les autres, il est les deux à la fois et a mis fin à leur dissension. Mais en soulageant ainsi la vie de ce fardeau, lui a-t-il également retiré tout élan?

Alors le Serpent se retourna, de mauvaise humeur, et dit: “En vérité tu me causes du tourment. L’existence des contraires était un élément nécessaire à la vie pour moi. Tu dois t’en être aperçu. Avec les nouveautés que tu introduis, cette source d’énergie est perdue pour moi. Je ne puis t’appâter avec du pathos, ni te contrarier avec de la banalité. Me voici quelque peu embarrassé.”

Troisième extrait

Ici Jung nous parle de la nature de l’incarnation terrestre… Comme vous allez le constater, on est très loin de la vision idyllique présentée par les chantres du New-Age, de la psychologie positive ou du développement personnel. On est ici sur quelque chose de très terre à terre, à la fois réaliste et non-duel, en parfaite conformité avec les traditions ésotériques.

La nature est joueuse et terrible. Les uns voient le côté joueur et ils badinent avec elle et la font chatoyer. Les autres voient l’horreur et se couvrent la tête et sont plus morts que vifs. Le chemin n’est pas entre les deux mais il est les deux. Il est jeu joyeux et horreur glacée.

Quatrième extrait

Allez, je vous rajoute à la volée un quatrième extrait, tiré celui-ci du livre Psychologie du transfert. Ici Jung décrit la nature de l’éveil spirituel en tant que processus de fusion entre le petit moi (Ego) et la conscience du Tout (Soi). Un processus décrit par les gnostiques comme un “pontage” entre l’âme (psyché) et l’esprit (pneuma).

Traduit en langage psychologique, le mythologème dit ceci: l’union du conscient ou de la personnalité du moi avec l’inconscient personnifié comme anima engendre une personnalité nouvelle qui embrasse les deux composants « afin qu’après avoir été deux, ils deviennent en quelque sorte un seul corps » (ut duo qui fuerant, unum quasi corpore fiant). La personnalité nouvelle n’est nullement quelque chose d’intermédiaire entre le conscient et l’inconscient, elle est les deux.

Comme elle transcende la conscience, elle ne doit plus être désignée comme moi, mais comme Soi. A propos de ce concept, il faut rappeler l’atman hindou, dont la phénoménologie, c’est à dire l’existence personnelle et cosmique, est l’équivalent exact du concept psychologique du Soi et du fils des philosophes: le Soi est moi et non-moi, subjectif et objectif, individuel et collectif. Il est, en tant que degré suprême de la totale union des contraires, le « symbole unificateur ». Par suite, il ne peut-être exprimé, conformément à sa nature paradoxale, que par des figures symboliques. Comme le sait le médecin, ces symboles surgissent de façon empirique dans les rêves et les phantasmes spontanés, et ils trouvent leur expression concrète dans les motifs de mandalas rêvés, dessinés ou peints par les patients.

Le Soi n’est donc pas, il faut le souligner, une doctrine, mais une image qui naît par « l’opération de la nature » (opératio naturae), en tant que symbole naturel, par-delà toute intention consciente. Je me vois obligé d’insister sur ce point, pourtant évident, puisque certains de mes contradicteurs persistent à croire que l’on peut se débarrasser des phénomènes de l’inconscient en les traitant de simples spéculations. Il s’agit de faits observables, ainsi que tout médecin appelé à traiter des cas de ce genre peut le constater.

L’intégration du Soi est, au fond, une affaire qui concerne la deuxième moitié de la vie. Des symboles à caractère de mandala peuvent, certes, surgir dans les rêves longtemps auparavant, sans que la croissance de l’homme intérieur devienne pour autant un problème immédiat. Ces rêves isolés peuvent facilement passer inaperçus, de sorte que les phénomènes signalés plus haut pourraient donner l’impression de constituer des curiosités assez rares. Mais il n’en est rien, et ils se produisent partout où le processus d’individuation devient l’objet d’un examen conscient, et partout où, comme dans les psychoses, l’inconscient collectif inonde la conscience et l’emplit de ses archétypes.

Passages extraits du Livre Rouge et de Psychologie du transfert de Carl Gustav Jung.

error: Content is protected !!