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La naissance du chamane

Le chamanisme est la forme de spiritualité la plus ancienne du monde et un art de guérison qui remonte au Paléolithique. Originellement, le chamane désigne spécifiquement les guérisseurs sibériens de la tribu des Tungu. Le terme a été élargi aux autres traditions qui utilisent les états modifiés de conscience de manière thérapeutique, mais il s’agit là d’un abus de langage et chaque tradition dispose en réalité d’un terme spécifique.

Historiquement, le chamanisme a été compris par les anthropologues comme étant une schizophrénie, dans la mesure où les chamanes décrivent leurs expériences dans le monde des esprits comme étant “réelles”. Alors que le chamane et le psychotique ont tous les deux un accès inhabituel aux mondes spirituels et aux états altérés de conscience, les chamanes sont entraînés à travailler dans le monde des esprits, quand le psychotique s’y perd tout simplement.

Dans de nombreuses cultures traditionnelles, l’épisode psychotique en tant que maladie est le processus initiatique qui constitue l’appel du chamane. Mircea Eliade écrit à ce sujet:

Le chamane à naître prend parfois le risque d’être considéré comme un fou, mais sa folie remplit une fonction mystique. Elle lui révèle certains aspects de la réalité qui sont inaccessibles au commun des mortels, et c’est uniquement après avoir fait l’expérience des autres dimensions de la réalité que le fou devient un chamane (Mircea Eliade. Myths, Dreams, and Mysteries. New York: Harper and Row, 1960. Page 80-81).

Quand la personne accepte cette vocation et devient effectivement un chamane, sa maladie généralement disparaît. L’autoguérison de la psychose est tellement caractéristique que quelques anthropologues ont même argumenté qu’en l’absence de cette expérience, il n’y a pas de chamane. Le concept de “guérisseur blessé” dénote de cette nécessité pour le chamane d’avoir traversé une crise personnelle particulièrement extrême pour être apte à endosser le rôle de guérisseur dans sa communauté (Halifax, Joan. Shamanic Voices. New York: Dutton, 1979).

Les cultures traditionnelles font toutefois la distinction entre la folie dangereuse et la crise initiatique du chamane à naître. Les anthropologues rapportent qu’un usage incompréhensible du langage, d’étranges habitudes alimentaires, des chants psalmodiés sans relâche, des danses sauvages et autres tourments par des esprits maléfiques sont des éléments typiques de la crise d’initiation chamanique.

Dans ces cultures, ces manifestations sont interprétées comme le signe qu’un individu deviendra un chamane plutôt que comme un signe de maladie mentale. Dans le contexte approprié, le chamane ressort de sa crise non seulement guéri mais également capable de guérir les autres.

Par exemple, le chamane sibérien Kyzalov est resté sept années dans la folie avant de devenir un chamane. Il raconte qu’il a été battu à de multiples reprises, été emmené dans d’étranges endroits, incluant le sommet d’une montagne sacrée, été découpé en petits morceaux et bouilli dans une casserole, rencontré les esprits de la maladie et récupéré le tambour et les vêtements d’un chamane mort.

Dans notre société, ces expériences seraient typiquement considérées comme une évidence de trouble psychotique sévère et résulteraient vraisemblablement en une hospitalisation. Pourtant quand Kyzalov a récupéré, il raconta que tous les autres chamanes de son peuple lui confirmèrent que c’était son rôle de devenir chamane et de commencer à chamaniser les gens (Halifax, Joan. Shamanic Voices. New York: Dutton, 1979).

Se référant au concept de “guérisseur blessé”, Kalweit argumente que la crise chamanique est:

Une maladie comprise comme un processus de purification, le début d’une sensibilité psychique accrue donnant accès aux potentiels cachés les plus élevés de l’existence humaine, et ainsi caractérisée de manière radicalement différente de l’approche moderne de la médecine et de la psychologie qui ne voient que les conséquences négatives de pareils événements. Là où la médecine considère que la maladie perturbe l’existence et met la vie en danger, le chamane perçoit son expérience comme un appel à restructurer son existence afin d’entendre, de voir et de vivre plus pleinement et à un niveau de conscience plus élevé (Dreamtime and Inner Space: The World of the Shaman by Holger Kalweit, p. 91).

Problèmes cliniques associés

Certains individus dans nos sociétés occidentales font parfois l’expérience de problèmes similaires:

Nous avons constaté de nombreux cas d’américains, d’européens, d’australiens et d’asiatiques faisant des expériences très similaires à des crises chamaniques. Ces personnes montrent une tendance spontanée à créer des rituels magiques qui sont identiques en substance àceux réalisés par les chamanes de diverses cultures (Grof, S., & Grof, C. (Eds.). (1989). Spiritual emergency: When personal transformation becomes a crisis. Los Angeles: Tarcher). p. 14-15)

Les thèmes communs à la crise chamanique incluent:

Descente dans le Règne de la Mort, confrontations avec des forces démoniaques, démembrement, jugement par le feu, communion avec le monde des Esprits et autres créatures, intégration des forces élémentaires, descente et/ou ascension de l’Arbre de Vie, réalisation de l’identité solaire et finalement retour aux affaires humaines en Terre du Milieu (Halifax, Joan. Shamanic Voices, p. 7)

Mais comme les chamanes des cultures traditionnelles, quand les personnes qui traversent ce type d’expériences sont guidées correctement, elles peuvent ressortir de l’expérience positivement transformées. Dans les sociétés traditionnelles, les chamanes soignent les gens, guident les âmes des défunts et sont les garants de l’équilibre psychique de la communauté. Dans les sociétés modernes, elles précipitent parfois une carrière en psychologie ou dans le secteur paramédical.

Traitement

Durant la phase d’intégration, le contact avec des chamanes ou la lecture de littérature sur le sujet peuvent être des additions intéressantes à une thérapie classique. Les chamanes ont joué un rôle important dans ma propre guérison. Plusieurs années après avoir fait l’expérience de la “psychose”, j’ai ressenti à nouveau ce sentiment d’unité avec l’univers.

J’ai pu alors communiquer à nouveau avec des esprits et savourer cette compréhension profonde de la nature de l’existence. Au lieu de réprimer ces expériences, j’apprends aujourd’hui à me laisser porter par elles. Elles sont une composante centrale de la vie du chamane.

“Les chamanes en effet ne diffèrent pas des autres membres de la collectivité dans leur quête du sacré, qui est normale et commune au reste de l’Humanité, mais par leur capacité à faire des expériences extatiques” (Eliade Shamanism, p. 107).

Ces enseignants et leurs pratiques m’ont montré comment exercer un contrôle sur l’entrée et la sortie de ces états modifiés. J’ai aussi appris à les contenir dans des contextes sociaux appropriés.

Traduit d’un article du Professeur David Lukoff, psychologue à l’université de Sofia, Californie.


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