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La perception des troubles mentaux dans les sociétés tribales

C’est la culture qui détermine comment les troubles mentaux et les comportements aberrants sont perçus et gérés. Ceci est, je trouve, une magnifique illustration de l’axiome “rien n’est vrai tout est possible”…

  • Les symptômes considérés comme faisant partie du registre de la maladie mentale sont perçus de manière très différente, souvent même positive, dans les sociétés dites “primitives”. En conséquence, ces symptômes génèrent moins de souffrance et de drames…
  • Entendre des voix et avoir des hallucinations fait souvent partie intégrante de ce processus qu’on appelle “éveil spirituel”.
  • De nombreux occidentaux ont déjà exprimé de sérieux doutes concernant notre définition de ce qu’est la maladie mentale. On citera ici les travaux d’Aldous Huxley, Alan Watts et Terence McKenna.
Chamanes mongoles réalisant un rituel autour du feu

La culture est l’arbitre de notre réalité consciente. Dire qu’elle définit nos façons de penser et de nous comporter est un euphémisme! Celui qui ne se pose pas de questions se retrouve vite embourbé dans tout un tas de conventions et de schémas comportementaux préfabriqués que nous considérons être à tort comme la seule réalité possible, pour nous et pour les autres.

Il est bien évident que cela influe fortement sur la définition même de ce que les gens considéreront comme une disposition psychologique “normale”. Et donc par extension ce qu’il considéreront comme anormal.

Les sociétés traditionnelles offrent un contraste saisissant avec la perspective occidentale: en effet la détresse mentale est considérée comme un état transitoire visant à amener un individu à opérer des changements dans son existence. Plus précisément à endosser un nouveau rôle.

Dans ces sociétés traditionnelles, les étiquettes “schizophrène”, “bipolaire” ou “dépressif” n’existent pas… Mais les symptômes associés oui! Là où ces symptômes impliquent en Occident un traitement qui vise avant tout à faire rentrer l’individu dans le moule à tartes de la psychologie autorisée, ils sont perçus dans les sociétés tribales sous une toute autre lumière.

Au vu de leurs conséquences sur la vie des gens, ces tours de passe-passe sémantiques que nous autres brillants Occidentaux avons inventé pour décrire des conditions psychologiques atypiques ont sérieusement besoin d’être réexaminés à la lumière de l’histoire et de l’anthropologie! Pour ce faire, aller voir ce qui se passe dans les cultures tribales semble une piste de choix!

Autoportrait de Van Gogh, peintre de génie et schizophrène notoire

Y a-t-il une autre façon de considérer les troubles mentaux?

Il est considéré ici comme acquis que les chamanes, les mystiques, les artistes et autres marginaux qui ont voyagé au cœur du grandiose et ont vécu pour témoigner sous une forme ou une autre de la nature du grand mystère se moquent éperdument des conceptions étriquées des savants rationalistes quant à la nature de leurs états mentaux ou de l’existence en général.

Cependant, il faut bien savoir que même parmi les scientifiques experts dans le domaine, il existe une poignée de rebelles qui n’en pensent pas moins. Par exemple, l’Association Britannique de Psychologie a relâché il y a quelques années un rapport intitulé “Comprendre la psychose et la schizophrénie” (disponible ici). Dans ce rapport figurait la phrase suivante:

“La paranoïa ou le fait d’entendre des voix sont des expériences courantes qui peuvent souvent résulter de privations, d’abus et de traumatismes divers. Qualifier ces symptômes de maladie mentale, de psychose ou de schizophrénie est seulement une façon de les considérer. Cela présente des avantages mais aussi des inconvénients.

C’est à dire que le simple fait de désigner un état de conscience atypique comme pathologique peut amener tout un tas de conséquences inattendues et potentiellement indésirables quand il convient de traiter la personne ou même de simplement interagir avec elle.

Le rapport continuait ainsi:

  • Il n’y a pas de claire différence entre la psychose et les autres pensées, émotions ou croyances. La psychose peut-être comprise et traitée comme d’autres troubles tels que l’anxiété ou la timidité.
  • Certaines personnes trouvent utile de se considérer malades. D’autres préfèrent considérer leur problème comme, par exemple, un aspect de leur personnalité qui leur attire parfois des problèmes mais sans lequel ils ne voudraient pas vivre.
  • Dans certaines cultures les expériences comme entendre des voix sont très hautement considérées.

En bref, ce n’est pas tant la manifestation psychologique qui est à craindre mais la perception que nous-même et les autres en avons, et la souffrance qui en résulte dans un monde où tout le monde souhaite être “normal”. Et ce selon des critères dont il est d’ailleurs permis de douter de la pertinence au vu de l’état général du monde dans lequel on vit.

Bon t’as craqué… Et alors?

Examiner la psychose et autres désagréments sous un autre angle

Tout le monde dans son existence fera l’expérience d’événements de vie éprouvants et/ou difficiles à gérer. Et cela entraînera nécessairement une modification ponctuelle ou pérenne de la psyché. La perspective collective vis-à-vis de ces expériences et les actions entreprises détermineront de manière cruciale le futur de l’individu concerné.

Nombre d’individus ayant fait des expériences psychiques, que ce soit au travers d’un usage de produits psychédéliques, d’une expérience traumatisante, de pratiques spirituelles, de conditions de vie difficiles ou tout simplement en désaccord avec ses aspirations profondes, témoignent de visions très typiques. Souvent un mélange de merveilleux et d’horreur.

Si vous pensiez que l’éveil spirituel était tout beau tout lumineux, il est temps de redescendre sur Terre. Deux schizophrènes notoires, Jésus et Bouddha, ont même parait-il rencontré le Diable. Il est d’ailleurs fort surprenant que ces deux là soient encore vénérés et idolâtrés quand la plupart de ceux qui les ont suivi (et ils sont nombreux) ont fini sur le bûcher ou en psychiatrie.

Le philosophe anglais Aldous Huxley a lui aussi témoigné de cette ambivalence de l’expérience mystique quand il a décrit son expérience avec la mescaline. Dans son livre “Les portes de la perception”, il écrit:

“Je n’ai parlé jusqu’ici que du merveilleux de ces expériences. Mais l’expérience visionnaire n’est pas toujours merveilleuse. Elle est parfois terrible. Elle peut être un paradis mais aussi un enfer”.

Quand les gens arrivent à intégrer ces expériences dans leur psyché et créent quelque grandiose travail d’art, de science ou de philosophie, ils deviennent parfois des héros, des génies ou des pionniers.

Pourtant, une investigation au travers de la lorgnette de la psychiatrie auraient très bien pu les faire tomber sous le coup d’un label pathologique. Ils auraient alors été placés sous neuroleptiques ou même internés s’ils avaient été considérés dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Et dans ce cas leur génie aurait fort bien pu ne jamais s’exprimer.

Cette question de la dangerosité est d’ailleurs fort intéressante, surtout dans un monde où de toute façon la plupart des gens ont peur les uns des autres et où il est même (parait-il) devenu dangereux de circuler à plus de 80km/h.

Pas d’inquiétudes… On va vous aider à redevenir normal…

Il est à peu près clair que c’est la culture qui détermine ce qui est bien ou mal. Elle détermine également ce qui est normal et anormal et, comme pour le bien et le mal, ces définitions sont très variables dans le temps et l’espace… Sans jamais remettre en cause la souffrance des individus marginalisés, peut-on dire que les maladies mentales sont une pure invention? A voir…

En tout les cas, l’étudiant en psychologie se doit de lire le DSM-5, la Bible des psychiatres. Et de constater par lui-même qu’il n’y a pas plus de science ou de statistiques (malgré le titre) dans cet ouvrage que dans… la Bible justement! (Il pourra également comparer la liste des symptômes aux siddhis de la tradition bouddhiste ou aux pouvoirs revendiqués par les chamanes mais c’est là un autre sujet).

L’ouvrage en question a d’ailleurs suscité des polémiques houleuses au sein même de la communauté des psychiatres (voire ici et ). Certains reprochent la mainmise de l’industrie pharmaceutique sur sa rédaction, d’autres de médicaliser toutes nos émotions, y compris des comportements bénins comme la tristesse après la perte d’un proche ou les colères infantiles.

Alan Watts disait que les “experts en normalité psychologique” jouissaient aujourd’hui du même rôle et de la même autorité que les prêtres à l’époque médiévale. Ils jouissent d’un statut reconnu et sont les détenteurs de la seule vérité possible, qu’ils dispensent doctement du haut de leur tour d’ivoire, sous forme de ce qu’il appellent science mais qui n’en est pas…

Et pourtant cette politique d’exclusion du fou et la pathologisation de ses symptômes est extrêmement récente en Occident. Elle date en fait des Lumières. De mon point de vue, ces évolutions sont même fondatrices dans l’apparition de la société industrielle, puisque de fait elles assujettissent le “chamane”, le fou et la société horizontale qu’ils représentent au modèle pyramidal.

Face à la nouvelle église de la normalité psychologique, à la tentative de prise de pouvoir et de privation de libre-arbitre que celle-ci représente, il n’est pas surprenant qu’apparaissent en réaction tout un paquet de “sectes” diverses qui autorisent les gens à vivre d’autres réalités. L’apparition d’internet, qui permet de rétablir la communication horizontale perdue depuis la disparition des communautés, offre à chacun la possibilité de se souvenir.

Le rôle du psychothérapeute dans le traitement des troubles mentaux

Avant de discuter plus en avant de la façon dont les cultures primitives traitent les “troubles mentaux”, voyons un peu ce qu’il en est dans la société occidentale.

Encore une fois on se référera ici à Alan Watts, qui observait de manière très pertinente que l’approche occidentale visait non pas à intégrer les spécificités de l’individu dans la société, mais plutôt à le faire rentrer dans les standards de la société. Ce qui correspond à peu près à la démarche opposée des cultures tribales.

Alan Watts écrit:

Dans la mesure où le thérapeute classique est un pur produit de la société, il percevra son travail comme consistant à ajuster l’individu à la société, à amadouer son inconscient et faire coller ses motivations profondes aux attendus sociétaux de respectabilité.”

“Le problème avec cette approche est qu’elle représente l’outil idéal des armées, de la bureaucratie, de l’ église, des corporations et de toute autre structure qui caractérise nos société ultrapyramidales et requièrent précisément ce type de lavage de cerveaux pour fonctionner.”

“D’un autre côté, le thérapeute qui souhaite réellement aider l’individu en vient naturellement à une critique sociale. Cela ne veut pas dire qu’il doit s’engager dans la politique ou la révolution, mais que son rôle est d’amener l’individu à se libérer lui-même de ses conditionnements, et à se libérer de la haine même de son conditionnement d’ailleurs, celle-ci faisant partie des chaînes qui l’empêchent de se mouvoir.”

Et de continuer:

Un bon médecin essaye de se débarrasser de son patient. De faire en sorte qu’il n’ait plus besoin de lui. Et non de le rendre dépendant de produits psychotropes qu’il va devoir prendre toute sa vie en se plaçant sous son autorité. La médication ne saurait constituer une diète à vie.

C’est ici qu’apparaît la cassure principale entre la perception chamanique des troubles mentaux (ou une approche holistique digne de ce nom) et l’approche rationaliste qui se contente de vous mettre sous médicaments sans nécessairement être capable de vous aider à résoudre vos problèmes et intégrer vos particularités psychiques.

Les psychothérapeutes cherchent à altérer la psyché des gens perturbés. A la rendre normale. Le bouddhisme et le taoïsme quant à eux sont plus concernés par la nécessité de changer la psyché des gens normaux. De ceux qui sont ajustés à cette société malade”, écrit Watts.

Au vu des inégalités croissantes générés par le paradigme matérialiste depuis les Lumières, de la souffrance induite (15% de la population française prend des psychotropes pharmaceutiques, 25% y a déjà eu recours, et ce sans compter les autres addictions), il est parfaitement compréhensible d’observer actuellement un grand retour à la spiritualité!

Sorcier péruvien

Comment les sociétés tribales gèrent les troubles mentaux

La plupart des termes psychiatriques qu’on utilise pour diagnostiquer les troubles mentaux sont en permanent remaniement. On est donc très loin à ce niveau d’une science établie. Le concept même de schizophrénie est en train de s’effriter.

L’ethnobotaniste Terence McKenna a eu une riche expérience avec de nombreuses tribus chamaniques. Au fil de ses études sur les produits psychédéliques et de ses incursions dans la réalité des indiens d’Amazonie, il a observé une riche tradition d’intégration des fous à des positions sociétales qui étaient fondamentales pour le bien être de la tribu. Il écrit:

Nous n’avons pas de traditions chamaniques. Aucune tradition de voyage dans ces mondes étranges du mental. Nous sommes terrifiés par la folie. Nous sommes terrifiés parce que le mental occidental est un château de carte et les gens qui l’ont construit le savent. Et eux mêmes sont terrifiés par la folie et ce qu’elle implique pour la construction sociétale qu’ils défendent.

McKenna élude ici le fait que l’Occident a bien eu des traditions chamaniques, mais que celles-ci se sont perdues avec l’émergence du Christianisme exotérique… Mais peu importe, là n’est pas le propos… Il continue ainsi:

Les autres sociétés ne sont pas si terrifiées par la perspective de la folie ni même d’ailleurs par ce qu’on considérerait en Occident comme une psychose bien établie. Le chamane nage dans le même océan que le schizophrène, mais il a accès à des milliers d’années de tradition et de techniques sur lesquelles s’appuyer.

Dans une société traditionnelle, si vous avez des tendances schizophréniques, vous êtes immédiatement placé en dehors du groupe, mais sous la protection et le mentorat d’un chamane, c’est à dire un schizophrène fonctionnel. Et on vous explique que vous êtes spécial… Que vos facultés sont centrales à la santé de la société. Que vous allez guérir. Que vous allez prophétiser. Et contribuer à guider le groupe dans ses décisions les plus fondamentales.

McKenna compare ensuite cela avec la façon dont on traite la schizophrénie en occident:

“Mais en Occident, on fait comprendre aux schizophrènes qu’ils n’ont pas leur place. Qu’ils sont dangereux. Qu’ils représentent un problème. Qu’ils ne sont pas normaux. Qu’ils sont malades. Qu’ils doivent être isolés en hôpital. Ils se sentent comme des indésirables et leur statut social est proche de celui des prisonniers, privés de liberté et de lien social. Hors c’est très précisément cette façon de traiter le problème qui le rend incurable!”

N’est-il pas paradoxal et cynique que nos sociétés modernes, théoriquement basées sur la liberté individuelle, en viennent à des processus de normalisation” qui génèrent assez de mal-être pour amener 25% de la population sous anti-dépresseurs et anti-anxiolytiques, là où au contraire, les sociétés basées sur le groupe et la communauté laissent tant de place à la diversité psychique des individus qui la composent?

De toute évidence, les approches des sociétés tribales pour gérer ce qui qui représente non pas une pathologie, mais une part indéniable de la nature humaine, peuvent nous aider à paver la route vers un futur qui ne diabolise pas ni n’écarte des aspects fondamentaux de la personnalité de nombreuses personnes.

Basé sur un article publié dans Big Think.


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