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La perspective taoïste de l’univers

A la racine de la philosophie taoïste réside le principe de polarité entre les énergies Yin et Yang. Il s’agit donc d’une philosophie de la dualité, mais une dualité qui implique l’unité. L’idée principale étant que le Yin est engagé dans une danse sans fin avec le Yang et que l’un ne saurait exister sans l’autre!

Le Yin et le Yang sont donc des énergies mais aussi des principes philosophiques complémentaires. Classiquement, vous verrez le Yin décrit en temps que principe féminin, lunaire, chaotique, terrestre et le Yang décrit comme principe masculin, solaire, ordonné, céleste… Mais la relation Yin/Yang inclue toutes les dualités auxquelles vous pourriez penser.

La dualité unifiée au cœur du Taoïsme est radicalement différente de l’opposition et du conflit qui caractérisent les monothéismes (eg. judéo-christianisme), où la lumière est en guerre contre l’obscurité, la vie avec la mort et le bien avec le mal. D’où un certain idéalisme naïf qui consiste à essayer de cultiver le premier et à se débarrasser du second…

Dans la perspective taoïste, cela est aussi inconcevable que de l’électricité sans un pôle positif et un pôle négatif. Cette polarité ne matérialise en effet que les deux aspects d’un même système, et la disparition d’un pôle impliquerait automatiquement la disparition du système lui-même!

Le taoïste sait quant à lui que le “mal” émerge du “bien” et le “bien” émerge du “mal”! Que la Lumière est intimement liée à l’Ombre! Que Dieu et le Diable sont les deux faces de la même pièce (l’Univers)… Que l’altruiste (service aux autres) crée le narcissique (service au soi) et que l’empathe appelle le psychopathe comme le mouton attire le loup!

Et que seule la voie du juste milieu permet, sinon d’échapper complètement à cette puissante attraction des opposés (il faudrait pour cela être parfaitement centré), du moins de diminuer sa dynamique potentiellement destructrice.

C’est d’ailleurs là une idée que l’on retrouve avec la sulfureuse rune Thurisaz des traditions ésotériques scandinaves: la dynamique Yin/Yang a un potentiel transformateur énorme, de nature Divine, mais si la polarisation est extrême elle peut aussi détruire les protagonistes. Les Vikings étaient probablement moins zen que les philosophes taoïstes…

La où cela devient intéressant, c’est quand on comprend que si les grandes traditions monothéistes (Judaïsme, Christianisme, Islam) ne présentent à leurs ouailles que les principes solaires (Yang), elles comportent aussi des principes lunaires (Yin). Ils ont juste été confinés à leurs branches ésotériques respectives (Kaballe, Gnosticisme, Soufisme)…

Si vous combinez de la Kaballe avec du Judaïsme, du Christianisme avec du Gnosticisme (ou du Luciférisme ou même du Satanisme), de l’Islam avec du Soufisme, vous retrouvez cette dualité primordiale du Taoïsme, l’idée qu’on ne peut avoir un pôle sans l’autre, et que la dualité est à résoudre à l’intérieur plutôt qu’à projeter à l’extérieur…

Plus le Yin s’éloigne du Yang, plus le féminin lunaire s’éloigne du masculin solaire, plus la danse paisible se transforme en combat acharné. Plus le service au soi est dissocié du service au Tout, plus le déséquilibre croît. Mais tout dans l’Univers a un sens. Même le pire. Quel est donc la finalité de cette séparation des énergies Yin et Yang? Produire de l’évolution!

Les peuples correctement centrés entre Yin et Yang, comme les peuples premiers, ont produit peu d’évolution. Ils se sont contentés de vivre l’existence comme un jeu paisible dans un beau jardin. Avant de se faire absorber par les civilisations de la “dualité malade”, qui elles ont produit énormément d’évolution mais nous ont amené au bord du chaos…

Les cultures de la dualité, qui prennent racine dans le paradigme judéo-chrétien, trouvent la philosophie Taoïste frustrante, parce qu’elle semble exclure toute possibilité de progrès. Une idée erronée qui trouve sa source dans une perspective linéaire, plutôt que cyclique, du temps et de l’histoire. Et une idée très matérialiste de ce que “progrès” signifie…

L’Occident a passé des centaines d’années à essayer de s’affranchir du poids de l’évolution biologique. A l’heure où l’on dispose de toutes les connaissances et richesses requises pour vivre paisiblement et en harmonie avec la Nature, l’évolution a pourtant pris une forme encore plus vicieuse, entre course technologique et non-sens économique…

L’objectif principal de la technologie occidentale est d’améliorer le monde et la nature même de l’existence. De trouver le plaisir et d’éviter la souffrance, la richesse sans la pauvreté et la santé sans la maladie… Il devient pourtant de plus en plus évident que nos efforts acharnés pour atteindre cet idéal ont plus crée de problèmes qu’apporté de solutions.

Par ailleurs ces technologies n’ont absolument pas changé la nature de la condition humaine! Il y a 300000 ans, celle-ci consistait, pour les aspects matériels, à survivre, se nourrir, s’abriter et se reproduire. Et pour les aspects spirituels, à vivre heureux. Aujourd’hui encore, c’est exactement ce à quoi elle se résume! Seul le décor (la forme de l’illusion) a changé…

L’attitude taoïste n’est pas opposée à la technologie en elle-même. Les écrits de Chuang-Tse sont d’ailleurs pleins de références à des technologies de son époque. La technologie n’est dangereuse que dans les mains de gens qui ne comprennent pas qu’ils sont un avec l’univers et partie intégrante d’un processus de création/destruction qui leur échappe.

Nous avons en effet interféré avec un système complexe de relations que nous ne comprenons pas, et le plus nous l’étudions en détails, le plus la réalité nous échappe. Alors que nous tentons de comprendre et de contrôler le monde, celui-ci nous échappe de plus en plus.

Au lieu de s’en irriter, le taoïste demanderait plutôt ce que cela signifie. Qu’est-ce qui nous échappe quand on le recherche le plus? Notre propre nature et celle de l’existence elle-même!

Les idéalistes (au sens moral) voient l’univers comme séparés de nous-mêmes. Un système qui peut et doit être amélioré et contrôlé. Les taoïstes, comme les animistes, voient l’univers comme une simple continuité d’eux-mêmes. C’est ainsi que Lao-Tse déclare: “Sans même quitter ma maison, je connais l’univers entier”.

Ce qui implique que l’art de vivre a plus à voir avec la navigation qu’avec la lutte. Dans ce sens qu’il est plus important de comprendre les vents, les courants, les saisons, les principes de stagnation et d’évolution que d’essayer d’aller à leur encontre. D’aller dans le sens de l’univers plutôt qu’à contre-courant.

Notre hyper-spécialisation dans la pensée linéaire nous a amené à négliger le principe de base (polarité) et le rythme de ces processus de création/destruction. L’art de vivre et l’évolution collective ne consistent pas à cultiver le Yang et à bannir le Yin, mais à garder les deux à l’équilibre, puisque l’un ne saurait exister sans l’autre…

Cet article reprend des éléments d’un texte d’Alan Watts.


Ma traduction préférée du Tao Te King ici.
Lire aussi: Wu-Wei, l’art taoïste de la non-action.

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